Claire Dutrait – Aujourd’hui Eurydice

Tout d’abord je remercie les éditions Publie.net pour l’envoie de ce livre numérique. Je l’ai lu dans le cadre de mon entrée en Master pour préparer l’organisation du festival “Avant Bruit de langue” (rencontres avec éditeurs.rices et auteur.rices).

20180905_124911Claire Dutrait, Aujourd’hui Eurydice. Publie.net, 2018.


Publie.net est une maison d’édition qui se veut porteuse d’une édition numérique, réellement ancrée et réfléchie avec son média. Il n’est pas question de seulement reproduire en numérique ce qu’on a déjà en papier, il s’agit d’une véritable création. On obtient ainsi deux oeuvres, la version papier et la version numérique, ou du moins cette dernière est largement enrichie.  À dire vrai, c’est ma première expérience de lecture numérique, je reste toujours très attachée au papier et à l’objet livre. De ce fait je n’ai pas de liseuse, j’ai donc lu via un logiciel pour tablette : je sais que j’ai perdu une grande partie du travail de la maison d’édition : la mise en page, les interliens qui ne fonctionnent  pas bien et ne sont pas esthétiques visuellement. Mais j’ai quand même pu apprécier le projet, et c’est ce genre de livre numérique qui je trouve à tout son sens pour “remplacer” le livre papier. Juste une copie numérique ne m’intéresse pas (même par soucis de place), par contre si cela devient une oeuvre en soi, une performance, là oui je suis pour ! Par exemple, cette oeuvre qui se veut un « pré-opéra » est complétée par un site internet “Avant scène” : l’idée est de créer un espace en plus qui donnerait consistance au livre, via des photos, des musiques, etc. Au fil de la lecture plusieurs renvoie sont fait sur ce site, notamment pour imposer des interludes musicaux. De plus, le récit se veut décousu, avec une temporalité qui peut varier, n’a pas d’importance. Les événements s’entrecroisent, on ne saisit d’ailleurs pas toujours où nous en sommes dans la lecture. La version numérique joue avec ça en intégrant des “boucles” dans le livre. C’est à dire que de temps à autre un lien nous fait sauter plusieurs pages pour suivre une autre temporalité, puis nous avons un renvoie vers une autre page et ainsi de suite. Il y’a donc plusieurs façons de lire ce récit, de façon classique ou en s’amusant à suivre les boucles. Cela me rappelle les livres pour enfants que je lisais petite, ou à chaque pages nous avions deux choix de pages pour la suite, et, selon, cela influencé l’histoire.

J’ai beaucoup parlé du format donc puisque c’est une première pour moi et que ça vaut le coup d’être mentionné pour cette maison d’édition, mais bien sûr je n’oublie pas le fond, qui reste ma priorité.

L’histoire à proprement parler est difficile à saisir. La narratrice est une “souffleuse” dans un groupe d’Intervention anti terroriste. Elle est la petite voix qui aide le négociateur dans ses négociations avec un suspect, pour éviter un carnage. Mais on comprend dès le début qu’elle les a trahi et se cache dans un appartement, et qu’elle fut aussi la messagère d’Eurydice. Dans ce livre le mythe est convoqué sans cesse, devient point de départ et réécriture. Elle retrouve Orphée, devenu “un artiste plasticien qui s’est perdu dans les sphères de l’art contemporain” et veut de nouveau retourner en enfer, chercher son Eurydice. Mais il est aujourd’hui dans un monde qu’il ne connaît plus et la narratrice emploie cette fois son rôle de souffleuse pour lui indiquer la marche à suivre, lui rappeler le rôle qu’il joue dans ce mythe.

Si l’histoire et les liens ne sont pas toujours évident à suivre – c’est une lecture qui demande effort et concentration -, l’écriture est sublime. Par la force des mots, Claire Dutrait fait de la réécriture d’un mythe un chant dénonciateur et une poésie écologie, en hommage à la nature. Ville d’usines et d’asphalte rongeant la mer, produits chimiques, pétroles et autres acides détruisant la terre et les hommes ; c’est cela qui est avant tout dénoncé dans ce livre. Et les mots, les jeux de langue et les images sont choisies avec soin. On pourrait en faire un très beau commentaire de texte, en relevant tous les mots sur le thème “pétrochimique”. Le vocabulaire est infiniment riche, révélant des noms et des verbes peu courant qui donnent une véritable poésie urbaine, acide.  À l’opposé, il y a aussi tout une ode à la nature dans son immensité, notamment autour de la mer et de l’océan. On retrouve en plus la thématique du chant et de la musique, avec les interludes renvoyant à Monteverdi par exemple mais aussi car certains passages sont très lyriques et se chanteraient presque (en tout cas, ils résonnaient dans ma tête comme un refrain). Cela est du aussi au travail de la ponctuation : soit saccadée, une tout les deux ou trois mots ou au contraire inexistante, des paragraphes entier sans aucune pause. Des phrases qui s’enchaînent sans aucune interruption et d’un seul souffle ; on ressent un rythme particulier qui rappel bien sur le rap, musique urbaine. Par le style, je fais forcément lien avec Kate Tempest, pour qui j’ai eu un vrai coup de coeur il y a peu. Du très bon donc.

Maintenant que le ciel. Et la terre. Et le vent se tait. Voilà le sommeil qui freine celles qui courent et ceux qui s’envolent. Voilà la nuit. Et le fourgon aux étoiles qui roule à l’infini. Et l’océan sans onde qui s’étend dans son lit. et moi. En moi. Le feu, les pleurs, je suis défaite. ça, il y a la douceur mais il y a ma peine. Il y a la guerre en moi, de rage et de deuil pleine. Mais une pensée seule et c’est la paix, un peu de paix. ça. La claire source seule et vive. Douce. Amère, flux que je bois. ça, la seule main qui me soigne et m’empoigne. Témoin de la rive qui ne se rejoint pas. Mille jours en un jour je meurs. Mille. Et un jour, je nais. Loin. Suis loin. Si loin.”

Pour conclure, c’est une oeuvre “olni”, entre roman, fable et poésie, que j’aime à découvrir et qui fait sortir des sentiers battus. Cela peut ne pas convenir à tout le monde mais pour moi c’est l’intérêt porté à la langue, à la poésie et au jeu d’écriture qui me rend sensible à ce type d’oeuvre (et après ça c’est encore plus plaisant de lire un bon roman de fiction). Je recommande donc pour les personnes aimant ça aussi ou tout simplement pour tenter autre chose, et pour la beauté de l’écriture.

“Il a voulu l’homme , rendre stables les surfaces instables. Il a canalisé les fleuves et les foules. Il a navigué sur son esquif en méprisant les vents du nord et ceux du sud. Il a exploré l’espace pour y planter bannière. Il a exploité les sols et les populations. Il a séparé. Il a creusé. Il s’est ouvert des carrières. Il a puisé les matières fossiles de la terre jusque dans les mers. Il a fracturé la roche avec de l’eau pour extraire la puissance des souffles de la terre qu’il a retourné contre la terre. Il a étouffé la voix de toutes les sirènes qui viennent de la mer et de l’air. Il a extrait. Il a broyé. Il a exploité. Il a jeté et il jette et il rejette. Il jette ses ordures à la face de la terre. Monde immonde de lixiviats dégoulinant dans les interstices du décor. Derrière. Décharges à ciel ouvert où les nourricières mangent des seringues, les petits s’étouffent avec des sacs en plastique et tous sont drogués à l’odeur de charogne”.


“ Et aujourd’hui cette langue de mer affamée – langue coupée qui ne lèche plus les lèvres cousues de son océan – qui fouille la terre, gonfle et se tend, se roule et se déroule contre les joues creusées des rivages qui s’usent sous les flux de sa bave acide que n’accueillent plus les relents des abysses bleus et verts de l’océan”

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